Quand honorer une mémoire devient source d'inspiration
Pourquoi "Gazonnière"?
À la recherche de l'origine d'un mot
Lorsque l'on parle d'entretien de sépulture, on imagine souvent une pierre nettoyée, des mauvaises herbes arrachées ou quelques fleurs remplacées. Pourtant, ce métier n'a jamais consisté uniquement à entretenir des tombes.
J'ai découvert le terme « gazonnière » lorsque je me suis inscrite à la formation de Restauration et conservation des gravures funéraires auprès d'Anne-Sophie Faggion. Dans notre réseau, il y a les graveuses et graveurs, les gazonnières et les gazonniers... et certains sont les deux.
Ce mot m'a intriguée. Il évoquait le gazon, bien sûr, mais je pressentais qu'il racontait une histoire.
En cherchant son origine, je pensais découvrir un mot né pendant la Première Guerre mondiale... mais mes recherches m'ont menée bien plus loin. J'ai trouvé une première occurrence du terme dans un ban de mariage du quotidien Le Nouvelliste de Bordeaux, l’union de Raymond Touraud, terrassier, et de Marie Besse, gazonnière, datant du 17 mai 1886. J’ai pu également lire dans un article de La Dépêche - Journal quotidien du Nord, daté du 20 octobre 1905, l’histoire d’un garçon « Gay, petit orphelin et petit-fils d’une gazonnière du cimetière » de la Chartreuse à Bordeaux. Je constate d'ailleurs que les gazonnières qui apparaissent dans les archives sont presque toujours liées au cimetière de la Chartreuse, à Bordeaux. Cela suscite ma curiosité, et je pense continuer mes recherches du côté de la Gironde.
Il semble donc que ce terme existait déjà à la fin du XIXᵉ siècle. Peut-être a-t-il ensuite trouvé une nouvelle résonance avec l'apparition des premiers cimetières militaires britanniques en France pendant la Première Guerre mondiale. J'aimerais beaucoup en découvrir l'origine et je poursuivrai mes recherches. Je ne manquerai d’ailleurs pas de vous en partager le résultat.
Mais c'est véritablement avec les cimetières militaires de la Première Guerre Mondiale que ce mot prend une dimension particulière.
Des membres du Women's Army Auxiliary Corps (WAAC) entretiennent les tombes de soldats britanniques tombés au combat dans un cimetière à Abbeville, le 9 février 1918.
Les premières gazonnières de la Grande Guerre
Les femmes recrutées pour entretenir les cimetières militaires le sont avant tout pour leurs connaissances en horticulture. Elles sèment les pelouses, plantent arbres, rosiers et arbustes, déposent les couronnes envoyées par les familles, entretiennent les tombes… et participent également au creusement des sépultures. Chaque jour, ces femmes engagées reçoivent une liste des enterrements à venir, et doivent préparer les tombes dans un sol difficile.
Parmi les témoignages rapportés par la CWGC (Commission des sépultures de guerre du Commonwealth), celui de Nora Barker m'a particulièrement marquée : « Au cimetière d'Abbeville, des coursiers venaient chaque après-midi des différents hôpitaux de la région, avec des notes indiquant le nombre d'inhumations à effectuer le lendemain matin… C'était un travail éreintant, vous n'imaginez pas. La terre n'avait qu'une soixantaine de centimètres d'épaisseur, le reste étant de la craie pure. Par temps de gel, c'était comme marcher dans de la bouillie… Les tombes déjà creusées devaient être recouvertes de gazon aux deux tiers, et sur la partie restante, là où se trouvait la croix, il fallait planter des arbres et des arbustes».
Une membre du Corps auxiliaire féminin de l'armée dans un cimetière à Étaples, France, 1918
Prendre soin d'une mémoire
Au fil de ces recherches, j'ai été profondément touchée par l'histoire de ces femmes. Elles m'ont rappelé que la guerre, ce ne sont pas seulement des hommes tombés au front, ce sont aussi des femmes engagées qui ont participé à l'effort de guerre et contribué, souvent discrètement, à honorer la mémoire de leurs compatriotes disparus.
Depuis plus d'un siècle, ce métier est avant tout une manière de prendre soin de la mémoire des disparus et de ceux qui leur survivent. En découvrant l'histoire des premières gazonnières des cimetières militaires de la Première Guerre Mondiale, j'ai compris que cette conviction ne m'était pas propre : elle est inscrite dans l'histoire même de ce métier. Aujourd'hui encore, lorsque j'entretiens une sépulture, je garde à l'esprit que ce geste s'inscrit dans une histoire plus ancienne que moi.
Depuis plus d'un siècle, prendre soin d'une tombe, c'est aussi prendre soin d'une mémoire.